Si Laghouat m’était contée !

Publié le 12 Juillet 2017

Si Laghouat m’était contée !
Si Laghouat m’était contée !
Si Laghouat m’était contée !
Si Laghouat m’était contée !

 

Le Soir d'Algérie par Arezki Metref

Réminiscences des années de prime enfance à Laghouat. C’était en un autre siècle, c’était une autre vie. Souvenirs évanescents fortifiés par des retours sporadiques et des lectures. Laghouat est une porte. Une sortie et une entrée, tout à la fois. C’était ce lieu de rencontre entre sédentaires vivant de l'agriculture, de l'artisanat et du commerce, et de nomades, trouvant là une étape. Une sortie, celle par laquelle on laisse derrière soi la steppe, ce paysage lunaire semi-désertique, qui ferme la parenthèse d'avec le Nord luxuriant, dont le point le plus avancé sur la mer, Alger, se trouve à 400 km. C'est une entrée aussi. A la porte méridionale de la ville, le désert commence. Il s'ouvre là comme un océan et ne se referme qu'en Afrique. La plaque en dehors de la ville montre l'étendue des distances. On y lit : Ghardaïa, Tamanrasset, Le Cap. Laghouat, l'oasis aux milliers de palmiers, est présentée par les dépliants touristiques comme l'antichambre du désert. Cliché ? Ce n'est pas le seul. Mais qu'importe. Laghouat est la transcription latine du mot arabe el aghouat, qui signifie maison entourée de jardins. Mais Ibn Khaldoun donne à ce nom une origine berbère : El-Aghouat signifie «montagne en dents de scie». Un oued arrose des terres fertiles au milieu d'une zone aride étendue entre des collines : un des passages obligés pour les caravanes qui vont de l'Afrique noire à la Méditerranée. Le marché de Laghouat était le point géométrique de cette rencontre entre la fixité et le mouvement. Les épices débordent des sacs en jute, les étoffes soudanaises et asiatiques chatoient sous la lumière tyrannique du soleil oasien. Les marchands ressemblent aux clients puisque tout le monde vend et achète du musc et des parfums d'Arabie, des tissus, des chèches teints au bleu de méthylène, des gandouras amples des cheikhs arabiyas, des plantes médicinales, du blé, de l'orge, du beurre rance de brebis, du henné en feuille, des œufs d'autruche, des bois précieux, des croix d'Agadez en argent travaillées par les Touarègues du Tanezrouft, des bottes de rimth, le bois de cet arbrisseau subsaharien qui sert de combustible dans une ville qui se trouve à une heure de la plus grande réserve de gaz naturel d'Afrique, Hassi R'mel, des oignons, des bottes de carottes des jardins, des modèles différents de djerbi laghouati, la cape nuptiale locale, tressée à la main avec le poil soyeux de la brebis et teintés avec el qatssa, une teinture à base d'écorce de grenadines jaunes et de henné. Depuis 1852, la mémoire de Laghouat ressasse le même cauchemar. Pélissier, Morand, Bouscaren, Du Barail, Margueritte : l'armée française envoie ses meilleurs officiers conquérir l'oasis qui ouvre la porte du Sahara et de l'Afrique. La ville résiste pendant quatre ans, étranglée par un siège. Les troupes coloniales ne peuvent se permettre de revenir bredouilles. L'assaut est donné en décembre 1852. Deux mille cinq cents civils sont laissés morts dans la poussière. La ville comptait à peine six mille habitants. Le carnage, que les historiens de la colonisation glorifient comme un fait d'armes, est une horreur sans nom. Les zéphyrs, soldats du bataillon d'Afrique, éventrent des femmes enceintes à coups de baïonnettes sous les yeux du général Yusuf et du commandant Pein, qui notent la scène dans un courrier. Les rues sont remplies d'enfants et de femmes, morts. Des cadavres sont brûlés avec les palmiers. Femmes, enfants vieillards sont jetés au fond des puits, enroulés dans des sacs de jute. On fusille à la chaîne contre les murs en toub. Plusieurs mois plus tard, en 1853, un jeune peintre du nom d'Eugène Fromentin, dont Sainte-Beuve disait qu’il était «armé des deux mains» (peintre d'une main et écrivain de l'autre) et Baudelaire affirmait que ses «toiles soulevaient en moi des vapeurs enivrantes», entrait à Laghouat, dont il s'éprend. Il voit encore des cadavres décomposés jonchant les abords de la ville. L'odeur de la mort plane sur Laghouat. L’artiste parti en quête de la lumière et des couleurs de l’exotisme tombe sur un charnier à ciel ouvert. Le Parisien, en manque d’orientalisme réel, s’encanaille dans la poussière du plus grand cimetière qu’il ne lui sera jamais donné de voir. Le 3 juin 1853, au moment où il entre dans Laghouat pour la première fois, c’est l’idée du cimetiè- re qui lui vient à l’esprit. «Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, écrit-il dans Un été dans le Sahara, sont précédées de cimetières. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors des portes, où l’on remarque seulement une multitude de petites pierres rangées dans un certain ordre, et où tout le monde passe aussi indifféremment que dans un chemin. La seule différence ici, c’est qu’au lieu d’un champ de repos, je trouvai un champ de bataille ; et ce que je venais de voir, ce que je venais d’entendre, je ne sais quoi de menaçant dans le silence et dans l’air de cette ville noire et muette sous le soleil, quelque chose enfin que je devinais dès l’abord m’avertissait que j’entrais dans une ville à moitié morte, et de mort violente». Eugène Fromentin ne se divertit pas pour autant du but de ce voyage harassant et pénible. Pendant un mois et demi, aidé par des militaires, il arpente Laghouat, son ombrelle devenant célèbre, ses cartons à dessin sous le bras. Le rocher, du haut duquel il croque la ville, s’appelle depuis le rocher Fromentin. Il rapportera de ce voyage dans la mort et le soleil des toiles, une lumière qui jamais plus ne quittera sa peinture, deux livres et un appétit sensuel aussi inextinguible que la soif dont le pays l’a conquis. De nombreuses voies ou édifices de la ville portent les noms des officiers qui s'illustrèrent lors de ces batailles. Sur les deux plus hautes collines, Du Barail planta, à l'est, à la place de la tour Abdallah, le fort Morand au pied duquel on pouvait voir Sidi Abd El Kader El Djilani, le mausolée du saint à qui ceux qui étaient déjà les vaincus venaient faire leurs dévotions. El Djilani est venu d'on ne sait où, en l'oasis, porté par un miracle, pour conduire vers la sagesse les seigneurs des ksour, les nomades sans feu ni lieu, les pasteurs, les khammès inquiets et les fellahs épuisés par leurs luttes contre l’ingrate nature... A l'ouest, on construisit le fort Bouscaren. La place Randon est plantée de palmiers. L'hôtel du Commandant supérieur est entouré de tous côtés de galeries, le cercle militaire des officiers supérieurs de la garnison, les bureaux de l'annexe, la mairie, la poste et le Trésor public. Et dominant la ville, l'hôpital militaire, construit en briques rouges d'un style bien particulier, tranche avec les maisons blanches. Les Français remontent la fondation de la ville à leur conquête. C'est de bonne guerre mais ce n'est que la vérité du vainqueur d'un instant. Des gravures rupestres et des tumulus attestent de foyers d’une vie préhistorique. La date à laquelle fut fondée la ville de Laghouat demeure encore imprécise. On sait seulement qu’elle constituait un des points extrêmes de l’ancienne Gétulie et que les Maghraouas, tribu berbère, fuyant la tyrannie et les exactions, y trouvèrent refuge... A. M. Si Laghouat m’était contée ! Le Soir sur Internet : http:www.lesoirdalgerie.com

 

Rédigé par HMED B.

Publié dans #HISTOIRE DE LAGHOUAT

Repost 0
Commenter cet article